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Publié le par PEILLE le Blog

"Littérature prolétarienne". Trois feuillets manuscrits à l'encre bleue. Ecrits il y a ... 65 ans ! et d'une incroyable actualité.

 

                                                                               I

 

"Je vous fais confiance, mes compagnons. Que cesse donc le mépris des autres ! Ils ont ri aux éclats, hier. Aujourd'hui, ils ricanent encore. Mais demain, ô mes compagnons, ils connaîtront la peur. Peur pour leur assiette. Pourquoi donc aurions-nous la prétention d'écrire ? Ne sont-ils pas là, les autres ? Le boulot, la peine de vivre, pour nous; et puis, avec ce qui nous reste de temps, lire les livres des autres. Non, Messieurs-les-autres. Si nous devons travailler, et à ce sujet, rentrez vos ordres, nous voulons aussi clamer notre détresse. Nous voulons davantage nous comprendre - entre gens de même classe.

"Je fais confiance aux charpentiers, aux mineurs, aux manoeuvres, à ceux qui peinent, à ceux qui luttent. Ils ont un coeur d'or, intact, malgré toute la pourriture des régimes successifs.

"Ouvriers, instituteurs, manoeurvres, à vos plumes !"

 

 

                                                                              II

                                                                        Les autres

 

"Vos coucheries ne m'intéressent pas. Vos histoires triturées non plus. J'aime la vie de tous les jours; la vie de travail, le travail dur, celui qui devrait nourrir son homme, la vie de tous les jours, belle parfois, souvent pénible. Tragique même. Et vous autres, que savez-vous de cette tragédie ? Vous demeurez, de par votre condition sociale, loin de nous. Et je vous le dis, lorsqu'un des vôtres s'imagnine nous connaître, il se fourre le doigt dans l'oeil. Vous ne voyez que la surface des choses qui nous intéresent. Votre jugement, définitif selon vous, fausse les couleurs. Vous êtes des mathématiciens, mais la vie de tous les jours n'est pas faite seulement de chiffres. Les chiffres, c'est une convention. Le sang, les larmes, c'est autre chose.

"Vous vous êtes crus les maîtres de la pensée. En plus de cela ardents zélateurs d'une société décadente. Que trouvons-nous dans les bibliothèques publiques, chez les libraires, partout ? Vos livres. Vos livres à mensonges. Vos livres "héroïques". Quand vous parlez de nous c'est du bout de votre plume. Vous ne nous laissez que le soin de faire des héros pour-de-vrai. Je vous reconnais là. Toutes les besognes dégoûtantes, c'est bon pour ce chien de peuple. Aux cerveaux comme les vôtres il vous faut le champ des étoiles. Je vous comprends. Vous nous considérez toujours comme des manants. Et les seigneurs n'aimaient pas outre mesure leurs esclaves. Mais vrai, ça devient périlleux pour vous, les ouvriers se mettent à écrire. Poulaille écrit, un ouvrier. Guillaumin écrit, un paysan. Giono écrit, un employé. Merde, qu'allez-vous devenir ? Le peuple que vous dédaignez tant au fond, commence à se souvenir de ceux de ses enfants qui, après le travail, et le dimanche, s'installent sur la table de la cuisine et écrivent avec amour la vie peuple. La conspiration du silence est éventée. Le peuple reconnaît les siens."

                                                                                                                            2 avril 1946

 

 

L'homme qui a écrit ces lignes est né en 1912. Il était facteur de son métier. Facteur, autrement dit, de fait, homme de... lettres.

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